lundi

Noyaux et pépins

Bien… pas encore une semaine que je suis sur le net et je me fais déjà refiler une patate chaude.
Un récit de repas, donc… Souvenir ému d'un premier rendez-vous pascal devenu une merveilleuse habitude.

Il entre dans la chambre alors que je contemple encore, béat, la vue qui s'offre à moi.
-"Bon ! Ma mère a craché le morceau."
Je détourne la tête du dôme serti dans son écrin de splendeurs et abandonne mon état stendhalien pour une angoisse plus commune.
-"Ca s'annonce comment ?"
Arcangelo grimace un peu.
-"Arrête ça tu veux ! On est pas dans Jane Austen."
Je hausse les épaules.
-"C'est toi qui le dit. Moi j'ai vu sortir à la cuisine des couverts dont j'ai longtemps pensé que c'étaient en fait des instruments d'obstétrique." Mon interlocuteur hausse imperceptiblement un sourcil déjà délicieusement arqué. "Laisse tomber, c'étaient des curettes à homard art déco. J'avais jamais vu ça de ma vie. Alors, ce menu ? C'est quoi les plats minés ?"
-"Ca dépend de toi. Tu préfèrerais qu'on te serve une orange ou des cerises ?"
-"Il est où le piège ?"
-"Y'en a pas. Les cerises, tu les mâchouilles en laissant les noyaux dans un coin. Et puis tu le recrache discrètement dans ta serviette quand tu es bien chargé."
Ma réponse fuse.
-"J'ai horreur des cerises."
Je pourrais lui avouer que la digestion de ces charmantes friandises s'accompagne chez moi de quelques réactions organiques moyennement discrètes, incontestablement inélégante et que je ne choisirai l'autre fruit que par défaut. Mais si j'apprécie à juste titre l'amitié d'Arcangelo, je ne suis pas encore prêt à lui révéler les plus infimes secrets de mon transit intestinal.
-"Alors on risque d'avoir un blème."
Il a parlé avec résignation et c'est sans attendre qu'il m'entraîne vers la salle à manger pour m'instruire, armé d'une patience d'ange, d'un optimisme forcené et des couverts adéquats, de l'art de peler un agrume dans les règles de l'art. Conscient d'une maladresse qui confine à me rendre capable d'envoyer des escargots en sauce dans les assiettes de mes voisins, je m'exécute la mort dans l'âme.
Arcangelo a insisté pour que je sois présent ce week-end à la maison familiale et je n'ai pas su dire non bien que l'ampleur du décor et la sophistication des habitudes des maîtres des lieux m'intimident forcément. Qu'importe, je ne lui ferai pas honte.
Et puis après tout, je suis plutôt bon en dissection.

-"C'est ma grand-mère qui a reçu la plupart de ces verres comme cadeau de mariage. On en a cassé quelques-uns depuis, mais heureusement, Saint-Louis les produit encore."
C'est un océan de cristal qui s'étale sous mes yeux. Une foret de verres à pied posés sur d'immuables nappes de dentelles. Il faudra d'ailleurs qu'on m'explique à quoi elles servent puisqu'elles sont, par essence, pleines de trous. Cela dit, elles sont jolies.
J'acquiesce. La table est immense et surchargée. Je viens d'aider Arcangelo à mettre la dernière main à la décoration. Il m'a prêté une superbe chemise Dior pour que je ne dépareille pas l'ensemble et je me sens décontracté. Les choses sérieuses peuvent commencer.

La grand-mère de mon hôte est une vieille dame charmante qui, dans la mesure où elle garde une rancune farouche à Napoléon, ne m'a pas adressé la parole de tout le repas. A vrai dire je ne saurais trancher la question de savoir si elle est juste francophobe ou vaguement sénile car depuis le début du repas, je ne l'ai vu que hocher régulièrement la tête en réponse aux conversations environnantes sans jamais exprimer une idée quelconque. Heureusement, la délicieuse cousine qui me sépare de mon amphitryon me dispense d'affronter le regard austère de l'aïeule et une complicité naît très vite entre la jeune femme et moi. Ce repas est réellement fascinant et plein d'enseignements.

Mais voilà qu'arrive le moment tant redouté…
Ma volubilité enfin décomplexée me laisse ignorer un instant le fruit qui me nargue dans l'assiette. En face de moi, la matriarche ingurgite des quantités impressionnantes de petits fruits écarlates. Quand, par l'intermédiaire de ma voisine, Arcangelo me rappelle qu'il est plus que temps d'attaquer mon orange, je soupire discrètement et m'empare du couteau.
Et là, tout bascule.
Un hoquet puis un second viennent interrompre mon geste. Je lève les yeux pour constater que mon vis-à-vis me fixe de l'air d'une autruche qui se trouverait à devoir pondre des œufs cubiques. Autour de nous, le silence s'est fait et l'attention se porte sur la vieille dame qui, comme sur le point d'avaler ses dents éclate d'une quinte de toux qui propulse à une vitesse affolante les noyaux de cerise qu'elle gardait par devers elle.

Je ferme les yeux et reste stoïque, n'osant imaginer les dégâts causés à ma chemise immaculée. C'est indéniable, elle a tiré sur moi à boulets rouges.

5 commentaires:

Gaël a dit…

les aïeules ont la rancune tenace !
bravo pour ce texte

Didier Goux a dit…

Dîner chez les aristos porte la cerise : c'est connu et vous auriez dû vous méfier, très cher !

Avec tout ça, on ne sait pas si, en la charmante cousine, vous avez trouvé votre moitié d'orange...

La souris blonde a dit…

L'aïeule napoléophobe est donc de surcroît communardophobe.
Cette insulte au "Temps des cerises", on a envahi Venise pour moins que ça.

Le Graphopathe a dit…

Merci de votre intérêt.

Je ne me suis jamais assez mefié lors de mes escapades italiennes. Et ces dernières m'ont souvent réservé quelques surprises pas spécialement racontables mais assez amusantes à lire j'imagine.

A la relecture, je regrette un peu ne m'être focalisé sur le fruit et de ne pas avoir plus développé le menu qui est toujours remarquable.

Mais bon... laissons en un peu pour la suite.

Dorham a dit…

Excellent, véritablement. Une semaine de bloguage et déjà des couleurs graphomanes !

Pour le restre, aristo ou non, les vieilles dames sont souvent salissantes...