vendredi

Là où l'on consomme... sa vengeance

Prologue… (et oui, j'ai déjà publié ces deux billets aujourd'hui rassemblés dans une autre vie, mais je trouve qu'il constitue une étape incontournable de mes relations avec le Watanuki. Et, à le relire, je me marre encore, donc… Je fais encore ce dont j'ai envie chez moi. Demain il y aura une brève inédite, voilà !)

J’apprécie particulièrement chez les sportifs cet esprit bon enfant qui leur permet de se livrer à ces petits jeux si attendrissants au sortir d’une compétition ou d’un match. Et va que je te fouette avec mon essuie au sortir de la douche, et qui c’est qui à la plus grosse queue, et vlan tes affaires à la piscine, champion !
Tes affaires à la piscine ?
Ah oui, mais là oh non, c’est qui le champion ?
La réponse est : le Watanuki. Et ses coéquipiers ivres de bonheur et de fierté se sont décidé à finir la journée dans la liesse la plus potache en balançant son sac à la flotte…
Avec mon portable dedans.
C’était samedi après-midi, mon coloc’ est rentré dimanche la queue entre les jambes.
Si mon billet d’aujourd’hui est donc si court, c’est que la maisonnée gazouille au dessus du nouveau venu que je dois préparer à sa première sortie demain.
Watanuki et moi sommes donc heureux de vous annoncer l’arrivée d’Amadeo Takamura en nos murs. Un brave petit portable, joliment noir et pas plus étanche que le précédent.


Nouvelle cuisine, fooding, tout ça, nos habitudes gastronomiques ne cessent d’être chamboulées et il peut s’avérer pratique de vérifier les nouveaux usages en cours dans les cuisines. Prenez par exemple une bonne vieille vengeance, un classique. Inutile désormais d’attendre qu’elle arrive à bonne température. Un règlement de compte en bonne et due forme peut maintenant se déguster tout chaud, surtout si il est servi sur un plateau d’argent.
Pour ma part, j’ai testé une nouvelle petite recette à base de Watanuki.
Si vous avez un peu suivi les événements de ces derniers jours, vous savez que j’aurais pu nourrir contre lui quelques griefs. Ce serait sous estimer mes capacités d’empathie, il était vraiment très mal à l’aise de m’apprendre que l’ensemble de mes notes de cours de l’année avait fait un plongeon fatal et qu’il me faudrait réussir à extraire ces données de mon disque dur en pause syndicale si je ne voulais pas tout recommencer à la main. Je l’ai trouvé touchant de confusion et ai passé définitivement l’éponge sur l’incident dont il n’était finalement pas responsable.
L’affaire aurait été close si ce garçon avait continué à se conduire de manière civilisée.
Loin de moi l’idée de vouloir régenter la vie de mes colocataires. Le Watanuki est grand, suffisamment découplé pour se défendre tout seul et une bonne soirée d’étudiants de temps en temps, quand on aime les relents de bière et piétiner dans les flaques d’urine en bondissant sur le générique de Capitaine Flam, ça peut être marrant. Mais quand on rentre rond comme un coing à quatre heures du matin, j’estime qui il y a quelques usages à respecter.
Le Watanuki, lui, a frappé très fort en fermant la porte d’entrée d’un coup susceptible d’ébranler les murailles de Jéricho, puis en s’empêtrant dans la penderie (ce qui l’a quand même fait jurer un sacré coup). Péniblement arrivé sur le palier d’une démarche qui s’apparentait assez au quatre pattes, il m’a trouvé qui l’attendait, partagé entre l’inquiétude et l’incrédulité.
Il avait du suivre le caniveau pour retrouver la maison, à moins qu’il ne soit revenu à la nage par les égouts. En tout cas, il était hors de question que je le laisse aller au lit dans un état pareil. Abreuvé de formules de reconnaissance pâteuses pour mon aide à sa toilette (son toilettage devrais-je dire), j’ai commencé tout doucement à me lasser de mon rôle de garde malade et de son haleine chargée. Je me suis également maudit de lui avoir proposé à son arrivée une chambre au deuxième étage (par respect d’intimité réciproque, la bonne blague quand on partage une salle de bain). L’animal me surpasse de 20 bons kilos et s'est avéré d’une coopérativité inversement proportionnelle à sa bonne volonté. Sisyphe a du avoir moins de mal avec son rocher que moi avec mon boulet.
Quand la fenêtre de sa chambre a éclaté, j’avais posé la tête sur l’oreiller depuis moins de trois minutes et j’ai clairement eu des envies de meurtres. Mais les méthodes envisagées restaient rapides et efficaces. Cette nuit ne pouvait pas s’avérer mieux choisie pour aérer une chambre. Quand je suis arrivé, la neige fondue formait déjà, sur l’appui de fenêtre, de petites flaques prêtes à partir à l’assaut du plancher. Appuyé contre le radiateur, mon colocataire semblait attendre qu’on lui dise exactement quoi faire.
Les dégâts occasionné, je ne sais trop comment, ne permettant pas de refermer la fenêtre je me suis vu très tenté de laisser l’énergumène passer la nuit à une température polaire pour lui rafraîchir les idées. Mais son état n’allant pas en s’améliorant, je l’ai collé dans ma chambre, muni d’un seau, en priant pour que si le pire devait advenir, le ciel épargne au moins le parquet.
Après avoir paré au plus pressé, verre ramassé, fenêtre colmatée de carton et lit fait dans la bibliothèque, je me suis endormi comme un bienheureux, oubliant stupidement mon réveil un étage plus bas.
Heureusement pour mes rendez-vous de la journée, je me suis réveillé avant qu’il ne sonne, mais pas suffisamment tôt pour l’empêcher de réveiller le pauvre hère qui comatait sous ma couette. A voir sa tête, il a du croire dans un premier temps s’être endormi sous Big Ben. Mais on aurait clairement pu entendre les rouages de son cerveau en phase de dégrisement patiner dans la mousse en me découvrant souriant, en peignoir, sur le seuil d’une chambre qui s’avérait être la mienne.
Sa timide demande d’explications laissait à la sombre machination qui perçait sous mes neurones les plus tortueux toute latitude pour se mettre en marche.
Oui, il avait passé la nuit dans ma chambre. Du moins après qu’il soit rentré passablement excité de sa petite sauterie. De sous-entendu en sous-entendu, je répondais à ses questions de manière elliptique en affichant un sourire résolument salace.
Je filai à la salle de bain en lui faisant clairement comprendre que la nuit avait été « extraordinaire » même s’il m’avait fallu prendre sérieusement les choses en main.
Ce n’est pas sympa de semer ainsi le doute dans la tête d’un hétéro aussi cool que mon Watanuki, mais l’occasion d’entretenir un malentendu aussi grandiose n’arrive pas si souvent et il faut dire qu’il m’avait bien cassé les couilles la nuit précédente.
Je l’ai laissé méditer sur les méfaits de l’alcool et d’une libido trop ostentatoire pour ne pas être tentante devant un bon thé vert bien fort avant de m’éclipser pour la journée.
Il m’a traité de peau de vache, quand, à mon retour je lui ai donné une version plus détaillée et rassurante de la nuit qu’il m’avait fait passer.
L’essentiel, c’est que le parquet de ma chambre soit intact.

jeudi

Erratum

Je disais, pas plus tard qu'avant-hier et avec une complaisance peut être un peu agaçante, que tout allait vraiment bien dans ma vie et que les choses pourraient difficilement se présenter mieux. En fait je m'avançais un peu.
En vrai, il me faut bien admettre que je commence à avoir d'énormes problèmes d'ego.


(Oui, parce de mes nombreuses qualités, le discernement n'est pas la moindre -_-)

mercredi

Bougez(-vous) avec la Poste I

Pour certains, les fins de mois s'avèrent difficiles. A la poste par contre, ce sont leurs débuts qui sont particulièrement pénibles.

Bien sûr, le service progresse (et pas seulement parce que leurs pigeons défèquent jusqu'à deux fois moins que les autres) mais il n'en demeure pas moins que tout concourt à faire de l'épistolaire un loisir d'oisif.

J'explique.

On s'est tous déjà fait piquer sa place dans la file par une petite vieille aussi pressée qu'hargneuse.
Ces faits de délinquance sénile appartiennent désormais au passé grâce à l'installation dans chaque bureau de boîtiers distributeurs de tickets. Un peu comme à la boucherie de votre supermarché sauf qu'à la poste, la viande vous parle (quand elle ne tire pas la gueule, évidement).
Malheureusement, dans la mesure où, contrairement aux grandes surfaces et même aux administrations (même!!!) qui ont réagi un poil plus tôt, la vénérable institution postale a mis un peu plus de trente ans à développer le concept, il est à craindre que le même laps de temps s'écoule jusqu'à ce qu'ils aient l'idée géniale de séparer leurs activités bancaires de celles qui concernent exclusivement le courrier.

Avec 47 minutes devant moi, je pensais pouvoir expédier mes deux malheureuses enveloppes à destination de la France en toute décontraction. Nous étions un mardi du début du mois de mai, vers 12h40 et il faisait beau. Tout était visiblement réuni pour me pousser à l'optimisme le plus déplacé.
A cette heure là, en général, seuls deux guichet sur les dix habituellement disponibles sont occupés (il faudra que je pense un jour à demander à ma direction de me goupiller un horaire de nuit. Ca ne changera pas grand-chose au niveau d'attention dont je bénéficie de la part de mes élèves, et au moins, ça me laissera le temps d'aller à la poste à une heure à laquelle je n'empêche pas les postier de manger) et une bonne treizaine de clients me précédaient dans la file.
Et pour certains, la prestation s'éternise. Etats du compte - possibilités de placements - état de l'autre compte - retrait d'argent - et les problèmes de choses intimes de Gersande qu'on va pas trop en parler parce qu'il y a des gens qui écoutent (peut être pas, mais ils entendent par contre)… On se verrait bien installer un bivouac en attendant que ça passe. Quand le client suivant ne demande que deux timbres les larmes de gratitude me monteraient bien aux yeux.

Plus que trois personnes… et huit minutes avant le départ de mon train. C'est jouable.
Deux personnes. Et Sept minutes. On va y arriver.
Mais qu'est-ce qu'elle fout cette, conne ?
Quatre minutes. J'hésite. La lettre ou le train ? Le train ou la lettre ? Le bureau de la place de Namur est-il plus fréquentable qu'un quai de gare à Bruxelles ? Finalement, de fort mauvaise humeur, je rebrousse chemin et quitte cette succursale du Purgatoire.
En sortant je croise une dame et me rends compte que j'ai toujours mon tickets à la main.
-"Tenez." Lui dis-je. "Je ne l'ai pas utilisé."
L'interpellée jette au bout de papier un regard dégoûté.
-"Pourquoi utiliserais-je votre ticket ?" M'interroge-t-elle dans un reniflement de mépris.
Une bouffée de joie anticipée soulève ma poitrine et me fait pétiller le regard.
-"Parce que quand je suis parti il y avait douze personne derrière moi. Donc, devant vous maintenant." Dis-je en déchirant lentement le carré numéroté. "J'espère que vous avez du temps à perdre."

Et si vous considérez que le fait d'envoyer du courrier me rend totalement fielleux, ne me demandez jamais de vous accompagner faire les soldes…


(Dire qu'au départ je pensais que ce billet serait particulièrement bref…)

mardi

Mécanique des fluides

On n'écrit pas qu'on ne manque de rien, qu'on est heureux, que tout va bien.
Voilà pour quoi je n'écris pas
… en ce moment.
Cette paraphrase empruntée à Zazie me convient assez bien ces derniers temps.
Deux ou trois projets top secret, un usage presque abusif du sommier de mon lit et un long week-end passablement éthylique auraient pu laisser craindre que j'avais, un fois de plus, décidé de raccrocher le clavier. Il n'en est absolument rien.
Pour cette reprise, d'ailleurs, je profite d'une anecdote narrée récemment pour m'offrir le plaisir d'inaugurer une rubrique censée contenir des petits exercices de styles qui pourraient en ravir certain et éventuellement dégoûter les autres.

Bienvenue donc dans la catégorie "Emétiquement vôtre".
Ici, peu importe le décor, les personnages ou le menu du jour. L'histoire se terminera systématiquement dans une flaque de vomi.
(Rasseyez-vous, Nefisa, inutile de gesticuler ainsi pour montrer votre enthousiasme.)



Spéciale dédicace à Louis…


Un mathématicien, un interprète, un économiste et un généticien. Ma cousine HelloKitty et son copain avaient déduit après réflexion qu'il s'agissait sans doute là de la composition idéale pour une équipe censée craquer les codes byzantins de documents quasiment impénétrables et de passer une bonne après-midi.
C'est ainsi que le Watanuki et moi avons été invités à leur Ikéa party.
L'objectif était limpide. Dans la maison fraîchement achetée (on a le goût du chantier dans la famille. Je sais pas où on va le chercher), une vaste pièce avait été réservée au dressing (On est fashionista ou on ne l'est pas) De vide à notre arrivée, l'endroit devait se trouver rempli de placards à portes miroitantes avant la fin de la journée.
Nous nous sommes donc lancés dans l'aventure à corps perdus (Quand je dis ça, c'est une expression. Mais Tchuss, le copain d'HelloKitty, regrette quand même l'ongle qu'il s'est esquinté en servant d'amortisseur à un miroir de deux mètres de long).

Il faut noter qu'au déballage de la cinquième armoire, on commence à optimiser correctement le placement des célèbres chevilles et le serrage des non moins connues charnières à ressort.
Au final, il est réellement possible de bosser à quatre sur ce genre de meuble sans trop se marcher sur les pieds.

Au bout de quatre heures de ce petit jeu, la soif a commencé à se faire sentir. Pour ne pas avoir en permanence sous les yeux la vision térébrante des épaules ruisselantes de sueur de mon Watanuki, je m'installe dans un des meubles pour y souffler à l'aise pendant que Tchuss file chez le chinois du coin pour nous aller quérir quelques bouteilles de Kirin (vous me direz que la Kirin est une bière japonaise, ce à quoi je vous demanderai : vous réclamez souvent leur passeport aux commerçants chez qui vous faites vos courses, vous ?)

-"Hé Kit !" Lance l'homme de la maison avant de me tendre une cannette "Devine qui j'ai vu en allant chercher la bière."
-"Certainement pas Pascal Sevran."
Réplique l'interpellée.
Pas plus déconcerté que ça par la réponse de sa dulcinée, Tchuss enchaîne.
-"Vidange !"
Là, ma bien-aimée cousine s'interrompt.
-"Non ?"
-"Si."
-"Elle est toujours là alors ?"
-"Faut croire."


Le Watanuki qui aime bien tout comprendre ce qu'il entend (sauf quand, installé dans son bain, on lui crie "tu veux bien décrocher le téléphone ?") intervient timidement.

-"On peut savoir qui porte un surnom aussi charmant ?"

Il ne fallait pas lancer HelloKitty sur la question. Elle se lance dans le récit avec un enthousiasme qui laisse présager le pire. Pour l'héroïne de son histoire, of course.
-"Ben en fait elle s'appelle Vanessa. On l'a appelée Vidange à la suite de… bref. Elle venait du Japon et elle a débarqué une année, en septembre." Nous l'écoutons tous religieusement. "Elle était un peu coincée, un peu timide. Elle parlait correctement ni le français ni l'anglais, donc on l'aidait un peu. Et on la sortait aussi, quoi."
-"Grosse erreur."
Ponctue Tchuss.
-"La grosse erreur, ça a été d'essayer de lui faire découvrir la bière. Au départ, elle piquait un fard quand on lui tendait un verre. Chez elle on ne buvait pas. Ca rendait vulgaire. Elle allait être malade. On l'a longtemps crue irrécupérable. Et puis finalement, elle a craqué et elle est devenue totalement ingérable. Plus une sortie sans qu'on doive la ramener chez elle morte pétée. Je te raconte pas ceux qui en ont profité."
-"Oui."
Complète Tchuss. "Parce qu'une fois torchée, elle était moins timide, genre – vu qu'il y a le feu chez moi, n'importe quoi pourvu qu'il ait une lance à incendie –."
-"Même petite."
-"Clair !"
-"Et c'est pour ça que vous l'appeliez vidange ?"
-"Non, même pas."
Répond HelloKitty. "Un soir, elle était vraiment totalement à la ramasse et elle se faisait coller par une espèce d'épave, bien torché aussi. On lui a dit – Tu vas pas sortir avec un mec pareil quand même ? – Elle le trouvait très bien, nous demandait de lui foutre la paix et a fini par nous envoyer le contenu de son verre à la tête avant d'aller danser avec lui. Fallait voir ça." Ma cousine ménage une pause théâtrale pour nous permettre de bien visualiser la scène avant de reprendre. "Fallait voir ça. Ils dansaient en mode pelotage automatique. Tu me connais. Mais je cherchais quand même un seau d'eau du coin de l'œil. Et puis ils commencent à se rouler des pelles à s'en avaler la langue sauf que le mec se met à gerber."
-"Oué, je connais."
Dis-je en ricanant. "J'ai un copain a qui on a fait le même coup."
-"Ah mais non !"
Me corrige Tchuss qui connaît vraisemblablement cette histoire dont je ne sais pas d'où il la tient. "Ce con, il avait ses bras autour du cou de la fille et au lieu de reculer, il est resté collé à elle en position de bouche à bouche."
-"Et donc il…"
S'enquiert le Watanuki qui semble avoir un peu pâli et jette à sa canette une regard suspicieux.
-"L'a nourri à l'esquimaude." Dis-je avant d'éclater de rire.





'tain c'est bon de revenir aux saines habitudes.

samedi

H.I.A.T.U.S. ?

mercredi

Je socialise (admirez l'effort)

De temps à autre, je descends du nuage posé au sommet de ma tour d'ivoire pour m'impliquer un peu dans la destinée de mes semblables.
Plus prosaïquement, hier, la direction avait besoin de cinq bonnes poires pour organiser les élections sociales à l'école et j'en étais.
Je n'avais jamais joué à ça et c'était l'occasion d'autant que Le Président du bureau avait eu le bon goût d'embrigader Psyché et Lloyd-Wright dans la foulée (on est enthousiaste quand on est jeune… ou on ose pas dire non quand on est pas nommé. C'est selon).

Alors que dire de cette journée (oui parce que ça a pris toute la journée. Et encore, j'abrège).

Ce fut long.
Mais long…
Résumé succinct :

7h30 : nous sommes à l'arrêt depuis 15 minutes quand le contrôleur du train nous annonce "qu'ils cherchent activement la cause de cette interruption de notre voyage". Autrement dit, ils ne savent pas pourquoi nous sommes égarés rase campagne. Et je dois être à l'école dans une demi heure. Trop cool, méga-lol. Vraiment.
Le train redémarre vers 7h55 sans qu'on sache toujours pourquoi nous nous sommes arrêtés.

8h12 : j'arrive un peu essoufflé sur le terrain. Tout le monde n'est pas encore là. Derrière les tables trône un vénérable ordinateur. Il impressionnera d'ailleurs pas mal de collègues. J'apprends, un peu déçu, qu'il ne sert en fait à rien, l'installation du programme ayant échoué. Mais qu'est-ce que ça fait sérieux !

8h40 : les premiers votants arrivent. On leur a pourtant bien expliqué que le bureau était ouvert à partir de 9h00. Et c'est aux élèves qu'on essaye de faire respecter l'horaire (même si eux versent dans l'excès inverse) ?

8h54 : nous sommes tous installés et prêt à agir… en même temps ça risque d'être difficile. Six personnes alors que nous attendons au maximum190 personnes sur la journée. On s'attend à ce qu'il y ait des désoeuvrés dans l'affaire.
Nous contemplons les urnes, les isoloirs et leur rideau défraîchi. Psyché me fait remarquer que, vu l'aspect et leur exiguïté de ces derniers, il s'agit peut être des serviettes de plages de notre directeur (qui ne se pointera pas de la journée). Ca pourrait expliquer quelques traces un peu suspectes…

9h37 : je constate avec dépit que mon rôle (qui consiste à tamponner la date sur les convocations des employés) risque de tourner court puisque la plupart de ces derniers ont tout simplement oublié de se munir de la leur (moi aussi, du reste). Le Président, pour poser un semblant de vernis officiel décrète que ceux qui ne peuvent produire le document sont priés de présenter leur carte d'identité, voire leur permis de conduire si la photo est plus drôle.
Cette motion, votée à l'unanimité, restera d'ailleurs la meilleure occasion de se marrer de la journée.
Pour le reste, vu le débit, il nous apparaît peu à peu qu'on risque de se faire ch… un peu.

Vers 10h00 Lloyd commence à s'agiter. La façon dont le rideau des isoloirs (mot qu'il assimile visiblement mal) tombe lui déplaît et il entreprend de remédier à la situation.

10h34 : Il fait froid. La lumière est moche (on a as de fenêtre…). Lloyd finit de revisser la tringle de rideau qu'il a démontée. Psyché me choure mon cachet pour se la jouer "Je sors hyper beaucoup" et s'en tamponne le bras de trois dates différentes.

10h40 : Lloyd-Wright quitte, une fois de plus, son poste de préposé aux rideaux et nous sert une quatrième tournée de café. Si on ne lui trouve aucune occupation, je risque de finir par avoir l'air d'être assis sur une essoreuse bancale.
Nous lui conseillons de vérifier que les crayons qui servent au remplissage des bulletins de vote sont bien taillés.
Il s'exécute et revient bientôt avec un instrument qui doit pouvoir servir à communiquer avec l'espace et mouler des suppositoires en plus de son action sur les mines.

Vers midi, on s'enquiert de notre ravitaillement.
Je comprend avec dépit qu'il est hors de question pour nous de sortir de la salle pour nous nourrir. Mais la vue d'un plantureux sandwich garni de rosbif, sauce à la moutarde, petits oignons, cornichons et autres crudités me rend très bientôt ma bonne humeur.

13h04 : Poppée, qui a oublié qu'elle pouvait voter par courrier, débarque avec Marc Aurèle sous le bras. Le mioche de deux mois, qui est un rigolatif, nous amuse beaucoup jusqu'à ce qu'il régurgite sur la liste des membres votant de la secrétaire. On envoie cette dernière faire une nouvelle impression au bureau de direction et notre jeune maman s'éclipse. Fin de l'interlude.

14h40 : Queen An sort en hurlant de son isoloir, s'empêtrant de la rideau au grand déplaisir de Lloy-Wright. L'endroit était préalablement occupé par un gigantesque moustique. Nous expliquons que nous ne pouvons entrer dans l'isoloir avec elle et expliquons à notre collègue qu'elle devra faire face à l'ennemi seule. Elle s'exécute avec résignation et son bulletin bleu en y laissant une trace bien reconnaissable. Le vote est annulé.


15h00 : Lloyd, toujours lui, n'impriment décidément pas le vocable correct et invitant systématiquement les votants à s'installer dans l'urinoir, est allé chercher son appareil numérique et a pris une vue en contre plongée d'une des cabine. Il installe la photo sur l'écran de l'ordi pour faire croire que les votes son filmés.
Pendant ce temps, je prouve au président que je suis capable de chanter (sans y comprendre grand-chose, évidement) le générique de "Death Note". Psyché agrémente ma prestation d'une chorégraphie à la Loïe Fuller.

15h37 : un de nos deux témoins a trouvé une utilité au matériel informatique. Il joue au spider solitaire et ponctue son activité d'expression de joie quand il gagne. Ces élections se déroulent dans le plus strict respect des règles, c'est sûr.

16h00 : je constate qu'il reste une heure complète avant la fermeture du bureau. Je soupire.

16h48 : un collègue, le premier depuis plus d'une heure, débarque muni de sa convocation. Ce sera sans aucun doute le dernier de la journée.

17h00 : le bureau ferme officiellement.

Il ne reste plus qu'à dépouiller les bulletins. Ca ne prendra pas plus de deux heures… pas beaucoup plus en tout cas.

PS : Après dépouillement, il faut quand même bien noter que plusieurs bulletins n'ont pas été remplis à l'aide des crayons prévus à cet effet (et pourtant Lloyd est passeé le retailler un certain nombre de fois si pas un nombre certain). Mais tous ceux qui ne l'ont pas été arborent des traces de bic rouge. Celui qui sert aux corrections des interros. Déformation professionnelle vous dites ?

lundi

Là où on tourne la page

Un rideau de pluie voile l'allée dans laquelle nous nous engageons. La maison apparaît un peu floue, sertie dans son écrin de verdure.
-"Mince ! C'est…"
Watanuki n'a pu retenir son exclamation. Je lui jette un coup d'œil presque amusé.
-"C'est joli, hein ?"
-"C'est immense. Toi aussi tu…"
-"Mmmmm ?"
-"Tu as grandi dans ce genre de maison ?"
Je secoue la tête en souriant.
-"Non, moi j'ai grandi en ville. Mais c'était dans le même genre."
D'un doigt je lui indique la direction à prendre pour trouver où se parquer. Une demi douzaine de voitures attendent déjà sous le crachin. Nous sommes loin d'être les derniers.
Au moment de gravir les marches du perron, je me retourne pour contempler la berkmobile, coincée entre deux gigantesques bolides sombres. Elle détonne magnifiquement dans ce parc automobile. J'espère que personne n'aura l'indélicatesse de demander à qui appartient cette épave. Le Watanuki a déjà l'air assez mal à l'aise ainsi.
Dans le hall, je m'oriente à l'instinct, mon compagnon sur les talons. L'atmosphère est calme et froide. Trois couples vivaient ici dans mon enfance. C'est donc une triste habitude qui me mène au grand salon. Le spectacle qui m'attend, dans son décorum extravagant, ne me surprend pas le moins du monde mais ravive en moi quelques souvenirs acérés. Comme à l'habitude, les lourds rideaux noirs ont jailli aux fenêtres dès l'annonce du décès du maître de maison. Lustres et miroirs, voilés laissent aux cierges le soin d'éclairer la pièce et l'odeur de la cire le dispute au parfum des fleurs qui s'étalent à profusion au pied du catafalque, disposé devant la cheminée. C'est inmanquable. Mon cœur est une pierre qui coule au fond de ma poitrine tandis que je passe devant le cercueil. Il est fermé (tu comprends, il y avait une mouche et… mais il était beau tu sais).
J'entends au passage mon prénom murmuré mais ne discerne aucun regard hostile, juste un peu d'étonnement.
Elle est là, dans un coin, entourée de ses sœurs, toutes déjà veuves. Elle est minuscule dans sa robe noire et sa fragilité me serre la gorge. Elle m'aperçoit d'un coup, se redresse et tend les bras vers moi et peu comme un enfant le ferait. C'est vrai que maintenant, je lui rends une bonne trentaine de centimètres.
-"Tu es venu, Gamin, merci." Dit-elle, la voix étouffée.
(Et oui, j'en vois déjà une sourire à l'idée que quelqu'un puisse avoir l'idée de m'appeler "Gamin". Le plus étonnant est sans doute que, non content de m'abstenir de râler contre le choix de ce surnom, j'y ai toujours répondu.)
Je la serre contre moi et lui murmure quelques mots rassurants. Le Watanuki lui tend la main et elle le salue avec la réserve que je lui ai toujours connue.
Après quelques minutes dans l'atmosphère étouffante de cet avant goût de tombeau, je quitte la pièce. Dans le vestibule, la toute dernière génération vient de débarquer. Les petits, quatre ans, semblent désemparés devant la porte fermée du petit salon.
-"Il ne comprennent pas, Gaby. Je ne sais pas comment leur expliquer qu'il est parti." M'annonce leur maman, les larmes au coin de yeux.
Je fais tourner la clé dans la serrure et écarte le battant. La pièce est sombre et semble déjà abandonnée.
-"Il n'est plus là les pilous. Regardez, il fait noir."
Après un coup d'œil entre à l'intérieur et un conciliabule, les jumeaux, d'un commun accord s'en vont chercher ailleurs, convaincu qu'il finiront bien par le trouver. Leur refus enfantin de croire à cette absence me touche terriblement. Moi aussi j'aimerais croire que tout ceci n'est tout simplement pas possible. C'est à ce moment que je croise le regard de Vivien. "Je sais que je ne t'ai pas appelé, mais tu aurais pu le faire, toi. Non ?" Semble-t-il me dire. Je lui renvoie sa question muette d'un air contrit. Je finis par retourner au salon, m'installe sur une chaise et m'absorbe moins dans la contemplation du cercueil que dans mes pensées.
La cérémonie est brève et je n'y prête aucune attention. Le prêtre a beau nous assurer que le meilleur est à venir pour notre cher disparu et que nous ne devrions pas nous affliger, je ne partage pas son optimisme et finit par le trouver plus affligeant que le reste. Si mon esprit s'envole vers des pensées plus chaleureuses, les sanglots de mes cousines me ramènent à la réalité.
Quand le cortège s'engage en direction du cimetière, c'est sous une pluie rageuse. Certains déplorent cette météo presque automnale, je goûte pleinement pour ma part du ruissellement de l'eau sur mon visage.
Le soleil déchire les nuages au moment de descendre la bière, comme pour adoucir l'ultime chute. Surplombant la fosse, je renonce à jeter ces horribles fleurs jaunes et dessine du mieux que je peux un dernier sourire sur mon visage : "Salut Tonton !"
La réception qui suit la cérémonie n'est en rien inhabituelle. Les invités les moins affectés s'ingénient à détendre l'atmosphère tandis que la veuve évoque cinquante cinq années d'un mariage sans vagues, ou presque. Entre ces deux extrêmes, il n'est question que de mesquinerie. J'étouffe. Je sors sur la terrasse, toujours suivi du Watanuki qui semble fasciné par les verres à vin.
Dehors, Guilhem et Dorsan discutent à voix basse tandis que Marie-Astrée, très droite, contemple l'étendue de gazon. Les regards sont éloquents mais nous restons muets. Tout ceci est difficile, très difficile. Je ne me souviens pas les avoir vu si vulnérables un jour, c'est ce qui me rappelle sans doute le plus crûment pourquoi je suis ici. Je finis par rompre le silence.
-"File moi une clope, Gil."
Il me regarde, étonné.
-"Tu fumes, toi ?"
-"Ce sera peut être la quatrième cigarette sur tout ma vie, mais file m'en une, j'ai besoin de m'occuper à quelque chose."
Marie-Astrée s'approche de nous. Le bord de ses yeux me semble aussi rouge que le bordeaux de son verre.
-"Salut."
-"Salut."
-"Ca fait longtemps, hein."
-"Ouais."
Dorsan est mal à l'aise. Il plisse le nez tout en contemplant ses chaussures. Je tire une ou deux bouffées de tabac. C'est dégueulasse, mais ça m'occuper les doigts. Il finit par demander.
-"Ca fait longtemps que tu l'avais vu ?"
-"J'ai dîné ici la semaine passée."
Les deux autres me lancent un regard incrédule. Je hausse les épaules.
-"Ils ne nous invitaient pas ensemble, c'est tout. L'important c'est qu'on soit tous venus aujourd'hui, non ?"
Une larme glisse sur la joue de ma cousine. Guilhem désigne le Watanuki d'un geste et demande poliment.
-"Tu nous présente ton…"
Il ne sait comment terminer sa phrase et je prends les devants.
-"Et bien, c'est le Watanuki. Watanuki, mes cousins Gil, Dorsan et Astrée."
Tandis qu'ils se saluent, Guilhem, qui semble décidé à boire la coupe jusqu'à la lie reprend.
-"Et vous vivez ensemble ?"
-"Oui. Watanuki est mon colocataire. La maison est trop grande pour moi, trop chère aussi. Et puis il fait super bien les crêpes."
Un soupir de soulagement discret court chez mes interlocuteurs. Mais je ne suis pas décidé à leur faciliter la tâche à ce point.
-"J'ai un mec pour l'instant, mais il est en contrat à l'étranger."
-"Ah !"
A mon grand étonnement. Dorsan enchaîne.
-"C'est triste pour toi que ça arrive maintenant."
-"Oui. Mais même avec lui j'aurais été triste tu sais."
-"On a tous du chagrin aujourd'hui, Gab' !"
Marie-Astrée paraît choquée par ce que je viens de dire. "Et après tout ce temps, c'est peut être la seule chose qui nous reste en commun."
-"Je sais Astrée. Je le regrette. Mais ce n'est pas ma faute. Et ce n'est pas la tienne."
Déboussolé par cet accès de nostalgie, je préfère tirer ma révérence. Je salue la compagnie et m'apprête à prendre congé de tout le monde. Est-ce le souvenir de tout ce que nous avons vécu ici, de ce que nous y avons appris qui rend ma cousine si sentimentale d'un coup ? Je suis sur le point de franchir la porte fenêtre quand sa voix me rappelle.
-"Gab. Est-ce que tante Suzanne a ton numéro de téléphone ? Je peux le lui demander ?"
Je me retourne pour la contempler. Elle ressemble plus au souvenir que j'avais d'elle, fière et un peu dure.
Je tire mon Moleskine de ma poche, y griffonne un peu, déchire la page et la lui tend.
-"Me le demander, c'était plus simple."
Elle a l'air infiniment malheureux. Je ne sais pas encore à quel point.
-"Alors je peux encore t'appeler ?"

En entrant dans la voiture, je m'écroule sur le siège dans un soupir de montgolfière qu'on dégonfle. Le Watanuki me lance un regard interrogateur.
-"Ca va ?"
-"Ca va."
Lui dis-je dans un sourire. "Le plus dur est fait. Pour le reste, ça ira mieux avec le temps. Mais pour aujourd'hui, j'ai un peu envie de faire la fête. On a encore le temps d'organiser une fondue-party ce soir, tu crois ?"
Il semble réfléchir un instant et finit par déclarer.
-"Je pense pouvoir en rameuter un ou deux qui seront ravis de te changer les idées."
-"Alors, en route."